[ projects

[ exhibitions
[ archives txt

[ intima
[ igor.s
[ awards
[ contacts
[ tv intima

  

[ slovensko


intima virtual base - www.intima.org


Intima.org : Entretien avec Igor Stromajer

  • par Bertrand Gauguet, Juin 2003
  • a r c h é e cybermensuel, Montréal (Québec), Canada (Section ENTRETIENS)
  • http://archee.qc.ca
  • 06/2003
  • Entretien réalisé à Paris, mars-avril 2003.
  • http://archee.qc.ca/ar.php?page=imp&no=206

I Slovénie, Théâtre, Internet

Peux-tu nous parler de l'époque où tu ne travaillais pas encore sur Internet, de tes premières performances en compagnie de Bojana Kunst, entre 1989 et 1995 ?

Nous étions à la recherche de possibles pour un théâtre de l'intime et, donc, d'un rapprochement des contacts entre acteurs et auditoire. En réalisant plusieurs pièces autour de l'intimité, nous avons essayé d'établir un environnement énergétique, une atmosphère intime en quelque sorte, dans laquelle le public pouvait interagir avec l'espace scénique. La structure des performances s'adressait à un public composé seulement de six personnes comme pour Bosom Decorated With Wreaths of Roses en 1995, et d'autres pour une seule personne comme avec BE.yond EX Sector EXE.cutor LAB.oratorium, en 1997. Depuis les débuts, avec Eros Ars System en 1990, nous avons préféré utiliser le terme "d'installation théâtrale" pour nous distancer du théâtre. Les performers étaient en contact direct, émotionnel et physique avec chaque spectateur, et certaines scènes se déroulaient même dans des salles closes, avec seulement deux personnes impliquées (là, je dois avouer ne plus très bien savoir ce qu'il s'est réellement passé). Même si ces performances remportaient généralement un franc succès en Yougoslavie (nous avons reçu d'importantes récompenses des différents festivals qui existaient), nous souffrions toujours du manque d'intimité et de cette prétention théâtrale liés à la distribution de l'espace physique. Nous étions insatisfaits, loin d'une réelle interaction. C'est à cet instant que j'ai commencé à détester réellement l'odeur poussiéreuse du théâtre.

Interno / Inferno (GTC : the Great Teacher and Cosmonaut) fait implicitement référence à ton origine slovène et ton activité passée dans le théâtre. Dragan Zivadinov que tu considères ici comme "le grand professeur et cosmonaute", est une figure emblématique de l'art en Slovénie, d'abord parce qu'il est l'un des trois fondateurs du N.S.K. (Neue Slowenische Kunst), ensuite parce qu'il est connu pour ses recherches expérimentales dans le théâtre avec le Cosmokinetical Theatre Red Pilot. Peux-tu donc nous dire quelles sont tes relations passées, et peu-têtre présentes, avec le NSK et surtout Dragan Zivadinov ?

Si j'ai été un grand admirateur du NSK dans les années 1980, cela reste à ce jour ma seule relation avec ce mouvement artistique. Malgré l'environnement communiste fermé dans lequel j'ai grandi, le NSK a eu une très grande influence sur ma manière de penser et de comprendre le monde et, plus spécifiquement, l'art et la réception de l'art. Zivadinov est une personne à ce point intense, sincère et honnête, qu'on en est obligé de l'aimer. Mais Interno / Inferno n'a rien à voir concrètement avec le NSK. Il s'agit davantage d'un rituel d'adieu, de ma rupture avec la ligne de pensée du NSK. J'ai détruit, déplacé et virtualisé l'image personnelle et intime que j'avais de Zivadinov en la mettant sur le Net, et en laissant les internautes faire ce qu'ils voulaient de son identité. Cette pièce représente, par ailleurs, une rupture avec le théâtre.

Comment s'est effectué ton passage de l'espace théâtral à l'espace d'Internet, de la présence corporelle à la présence communicationnelle ?

Comme je le disais, j'ai commencé par détester les faux-semblants. Le théâtre est une structure pathétique dans laquelle les acteurs exagèrent, surjouent et ne disent jamais la réalité. Ils veulent capter toute l'attention de l'auditoire et ne sont heureux qu'à la condition d'être au centre de l'événement. Ils aiment le passé et n'ont donc rien à faire avec le futur. Et puis il y a la question de l'individualité du spectateur. Si on prend ma place au théâtre parce que je suis dans l'impossibilité de venir ou si je m'endors, on jouera de toute façon le même spectacle, rien ne sera différent. Les acteurs ne sont pas concernés par l'individu. Ils appréhendent le public comme unité, comme masse et ne font aucune différence. Comme si nous avions les mêmes sentiments, les mêmes émotions et les mêmes désirs, les mêmes peurs et les mêmes problèmes. Je n'avais donc pas d'autres choix que de m'échapper. Internet m'est apparu comme la solution à ce problème parce que sa structure se situe exactement à l'opposé. C'est individualisé, réel, direct, inégal aussi. Le transfert était, par conséquent, une expérience essentielle, merveilleuse et libératrice. Et même si Internet me rend tout le temps triste, ce n'est rien comparé au théâtre avec lequel je me sentais horriblement heureux, joueur et stupide.

Quels rapports directs perçois-tu entre l'espace théâtral et l'espace du Web ? Est-ce que Oppera Teorettikka Internettikka et Ballettikka Internettika ne seraient pas des tentatives de jonction entre ces deux espaces artistiques ?

Oui, elles le sont, et on pourrait même les appeler des net.performances. Je conçois la performance de l'intimité comme un état personnel. Quelle que soit sa forme, cela ne doit être en aucun cas théâtral. Je peux faire beaucoup d'actions en direct pour le Net : tournages, événements interactifs qui requièrent une présence active et concentrée de l'audience, etc. Mais à la fin, l'espace réel (du théâtre) et virtuel (du réseau) ne font plus qu'un au point de ne plus vraiment se différencier. Cela se produit déjà, pas seulement avec le théâtre, mais avec d'autres modes d'expressions artistiques qui s'hybrident par nécessité. C'est pourquoi j'utilise tout ce que je peux : musique, son, voix, bruit… quelques fois mon propre corps (comme dans Oppera Teorettikka Internettika et Ballettikka Internettika), et d'autres fois le corps de quelqu'un d'autre (comme dans SHTML Security). Le projet sur lequel je travaille actuellement, en Finlande, combine aussi ces pratiques : ce sera un réseau artistique et social qui contiendra des espaces publics réels, des actions et des interventions.

Quel était le contexte technologique de la Slovénie au milieu des années 1990, au moment où tu commences à travailler avec le Web ?

Absolument normal : beaucoup d'ordinateurs, des structures Internet bien établies, exactement comme dans les autres pays d'Europe. Peut-être, même, était-il meilleur qu'aujourd'hui parce que nettement moins commercial.

Comment conçois-tu Intima.org au moment de son lancement ?

Dès le début, j'ai perçu Internet comme un outil artistique et non pas comme autre chose. Lorsque je l'ai découvert, j'ai immédiatement réalisé qu'il s'agissait du bon médium pour travailler. Si l'on prend par exemple un projet de net.art, rien ne se produit sans interaction. Le visiteur n'a pas d'autre choix que d'être actif pour trouver sa voie dans le projet ; il est difficile, sans cela, de survivre dans l'environnement handicapant du net.art. En raison de sa forme singulière et transitoire, chaque projet exerce une influence différente sur chaque récepteur ; cela serait d'ailleurs insensé d'attendre d'un récepteur une conduite et des réactions similaires à toutes les autres. Chacun devrait pouvoir répondre en accord avec ses valeurs individuelles et selon son propre cheminement. Et si le récepteur collectif n'existe plus, la catharsis théâtrale, selon le modèle aristotélicien dominant, ne peut donc plus subsister. Dans un projet d'art en ligne, l'apogée psychologique de l'expérience interactive du récepteur est représentée par un orgasme individuel, proportionnel à sa fusion avec le projet. Un orgasme, bien sûr, est toujours individuel, bien qu'une expérience sexuelle collective puisse impliquer chaque récepteur. Je crois très fort qu'Internet est le médium le plus intime ! Et le plus réaliste aussi. Il offre des espaces infinis en termes de variétés d'identités et, en même temps, se trouve très limité pour ce qui concerne les voies et les outils d'expression. Tout est tellement compressé, en basse qualité. J'aime cet environnement rationnel et réduit. Prenons juste les images comme exemple technique : estce qu'il y a des différences à l'écran entre des formats BMP, TIFF et JPEG ? Non, mais il y a une grande différence de taille et de compression. Cela n'affecte pas seulement la structure technique des projets, mais aussi les structures conceptuelles et la façon de penser. Cette remarque est également valable pour la vidéo et le son. Par bonheur, je ne peux fonctionner que dans ces environnements limités et compressés. Si on me plaçait sur une grande scène avec beaucoup de lumières, d'acteurs, de costumes, une scénographie, etc, je serais perdu et confus. C'est pourquoi je ne peux fonctionner que dans le concept dramaturgique de ma communication intime et artistique. Avec Intima.org, je n'ai pas eu d'intentions concrètes au début. Cela s'est révélé être une protection, un refuge par rapport au théâtre. Sur le réseau, je continue juste à faire ce que je faisais avant, rien n'a vraiment changé dans mon esprit. L'environnement est meilleur, moins dangereux, et le médium plus adéquat à ma "masturbation communicationnelle" et mes histoires interactives, intimes et ennuyeuses. C'est ainsi que j'en suis arrivé à une solution LowTech pour un art triste et solitaire.


II Communication, Fiction, Formulaire

Pour décrire ton travail, tu donnes les mots clés : solitude et ascétisme. Mais n'y a-t-il pas, ici, un paradoxe de la contemporanéité communicationnelle à communiquer tant et demeurer aussi seuls ?

Plus nous communiquons, plus nous sommes seuls. C'est dans la nature de l'être humain parce que la communication est un appel à l'aide. Je crois très fort que l'état normal de l'être humain est d'être triste et solitaire. C'est ainsi que nous sommes, c'est notre condition naturelle, et lorsque cela devient trop dur, nous commençons à communiquer. Si nous n'avions pas de nécessité à le faire, si nous voulions être en accord avec notre propre monde, notre propre esprit, notre propre corps et nos propres fantasmes, nous n'aurions pas de nécessité à communiquer. Lorsque nous ressentons ce besoin, nous commençons à parler, à communiquer. Pour rechercher l'amour, pour comprendre… Je me désigne moi-même comme un communicant intime et mobile. Alors pourquoi sur Internet ? Simplement parce que je veux démontrer aux gens que le Web, les textos, les téléphones mobiles et autres machines ou protocoles communicationnels, sont, non pas un pas en arrière, mais un pas à "l'intérieur" même de la communication. Ces outils ne produisent qu'une communication cassée, ils nous donnent, un court instant, le sentiment truqué que nous communiquons beaucoup, alors qu'en réalité, ils nous portent le plus souvent à l'intérieur de nous-mêmes, au-delà de la communication, au-delà des autres êtres humains. Au lieu de communiquer, nous nous masturbons ! Est-ce mieux d'envoyer le SMS : " je t'embrasse maintenant ! " à une personne qui veut un baiser que de l'embrasser véritablement ? Les SMS ne produisentils pas davantage une situation traumatique, est-ce qu'ils ne nous font pas nous sentir encore plus seuls et tristes ? Ma représentation idéale du monde est complètement différente. Dans la mienne, les gens s'embrassent les uns les autres, ils font l'amour, ils sont honnêtes et réalisent des fantasmes individuels. Et que me reste-t-il comme autre choix que celui d'essayer de mettre mes émotions dans les ordinateurs, pour que les visiteurs puissent les trouver à l'autre bout du réseau ?

Tu utilises dans certaines de tes pièces des formulaires à remplir. Est-ce que les réponses qui résultent de cet échange formalisé, constituent un stock de matériel intime que tu réemploies plus tard ?

Oui, les formulaires sont vitaux, essentiels ! Ils représentent la plus simple et la plus ancienne voie de communication objective, rationnelle et systématisée pour poser des questions et obtenir des réponses. On les trouve tout autour de nous : dans la bureaucratie, les documents officiels, partout. Si on veut obtenir un visa pour la Russie, on doit remplir un formulaire. C'est le même principe que je propose aux visiteurs pour qu'ils décrivent leurs orgasmes : remplir le formulaire et obtenir le visa pour l'art émotionnel, triste et solitaire. C'est merveilleux d'utiliser une telle voie formelle pour poser des questions et obtenir autant d'intimité dans les réponses. Mais j'ai déjà dit que les émotions sont cachées dans les structures les plus mécaniques et rationnelles comme les machines, les ordinateurs et aussi les formulaires. Je dispose d'un nombre énorme de réponses collectées ces dernières années. Je les lis et je les adore, mais je suis aussi réellement effrayé, parfois, par autant d'intimité dans mon ordinateur. Et plus j'obtiens de réponses intimes, plus je constate combien les gens peuvent être seuls.

Interno / Inferno et e / motion help - is there anybody out of there ? sont des pièces dans lesquelles l'imaginaire de la conquête spatiale est très prégnant : les figures historiques que sont Youri Alekseyevich Gagarine et Valentina Vladimirovna Tereshkova se retrouvent dans la seconde pièce avec l'utilisation de photographies d'archives historiques et une rétroaction provoquée par l'envoi d'un email signé de Tereshkova. Peux-tu nous parler de ton attrait pour l'esthétique astronautique ?

Je ne suis pas fasciné par les astronautes, l'espace et la technologie. Dans e :motion help - is there anybody out of there ?, je parle seulement des émotions et des sentiments, pas vraiment de l'espace orbital qui n'est ici qu'un prétexte. Ce qui m'a intéressé, c'est la relation intime entre Gagarine et Tershkova. Dans son vaisseau, le Vostok 1, Yuri voyage seul autour de la terre pendant un vol de 108 minutes. Parce que Valentina ne connaît pas ce que les effets de la solitude peuvent produire sur lui, ses émotions sont contrôlées entièrement depuis la terre. Peux-tu imaginer 108 minutes dans l'espace pour la toute première fois ? C'est comme si tu expérimentais un orgasme pendant 108 minutes et que cela en était problématique. Mais qui connaît la frontière entre la terre et l'espace, là où la gravité a encore de l'effet mais n'est pas encore le point zéro ? Parce que là où il y a la gravité zéro, il n'y a pas d'amour, pas d'émotions, seulement un espace vide et une beauté parfaite. C'est le cœur de l'histoire : une relation émotionnelle lointaine de la terre à l'espace où l'anxiété devient de la joie et la douleur de l'amour. C'est ce que les visiteurs peuvent faire, et c'est de cette manière qu'ils peuvent aussi s'impliquer. C'est cette part intime et émotionnelle de leur relation qui m'intéresse, et non ce qui s'est passé dans l'espace. L'espace, ici, n'est qu'une métaphore du vide.

J'avais tout de même le sentiment que tu faisais un parallèle métaphorique ou poétique entre l'espace orbital et l'espace d'Internet ?

Oui, d'une certaine manière, particulièrement parce que la communication est impliquée. Mais je recherche mon propre espace orbital et une communication intime dans d'autres lieux, comme la peau douce de la femme, le fond de son vagin, les voix passionnées, les traumatismes individuels, les peurs, les frustrations, etc…


III Histoire, Frontière, Erreur

En 1990, l'opposition démocratique remporte les premières élections libres organisées en Slovénie, état qui proclame son indépendance un an plus tard. La chute du bloc prosoviétique coïncide presque avec l'avènement du Web et le processus de la mondialisation. Lorsque tu déclares que "La scène du net.art est réellement le premier développement artistique après la seconde guerre mondiale qui transcende les frontières entre l'Est et l'Ouest. Et (que tu) essaies de (te) localiser dans ce contexte", j'aimerais savoir en quoi Internet, et plus spécifiquement l'art sur Internet, ont modifié cette frontière géopolitique Est-Ouest ?

Internet a certainement introduit une nouvelle perspective dans la compréhension du temps, de l'espace et de toutes les sortes de frontières qui existaient jusqu'ici. Cela n'a pas seulement modifié les frontières géopolitiques Est-Ouest, cela les a également déplacées, dispersées. Bien sûr, la limite tenace entre l'Europe de l'Est politique et de l'Ouest politique existe encore et existera pour longtemps encore, mais Internet modifie néanmoins cette ligne et la forme qu'elle prend. Cela lui a donné une certaine flexibilité : nous pouvons l'ajuster à nos désirs personnels et nos nécessités quotidiennes. Avant les changements politiques, nous savions exactement que Prague se situait à l'Est ; à présent, nous ne sommes plus sûr de rien : c'est tout autant à l'Est qu'à l'Ouest. Cette confusion est une situation parfaite pour l'art qui adore les confusions. Nous pouvons maintenant faire glisser la frontière de l'Est ou de l'Ouest, c'est nous qui pouvons décider si ce ou ces points géopolitiques particuliers sont de l'Europe de l'Est ou de l'Ouest. C'est là que l'art sur Internet se tient, à ce point très individuel de décision et de compréhension du déplacement de nos cadres. La frontière devient mobile, interactive. Nous pouvons la déplacer de Prague à Zurich, nous pouvons déclarer que Munich est autant une ville de l'Est que Cracovie de l'Ouest. N'est-ce pas magnifique ? Dans mes pièces, je déplace et change constamment la frontière, mais c'est vrai aussi que j'ai toujours compris ce sujet comme une décision très individuelle. "L'Ouest" comme un monde du quotidien, normal, vide, ennuyant et solitaire, et "l'Est" comme un lieu passionnant, dynamique, émotionnel, plein d'actions, d'idées et d'idéaux. Je parle de cela dans la plupart de mes pièces.

Intima.org se focaliserait donc plus particulièrement sur cette dissolution de la frontière géopolitique Est-Ouest ?

Intima.org est un laboratoire intime de nos traumatismes et nos frustrations, il s'adresse aussi à ces symptômes traumatiques et politiques sur un niveau très personnel, comme base de données de la mémoire émotionnelle ou de l'histoire individuelle, et non comme facteur global et politique. Je ne suis pas un activiste politique, mais j'analyse notre subconscient politique parce qu'il influence aussi notre intimité et, souvent, nos comportements sexuels. Je crois personnellement que les orgies ont toujours été meilleures à Prague qu'à Paris, même dans les temps communistes les plus durs et les plus gris, c'est juste que, contrairement à Prague, Paris savait en faire la promotion dans le monde. Paris est d'ailleurs célèbre à ce sujet. Prague ne l'est pas. Mais la vérité n'est pas tant dans la publicité politique ou sociale qu'à l'intérieur même de notre esprit. Ce qui compte, c'est seulement ce que nous avons expérimenté individuellement à Paris ou à Prague, dans l'Est ou dans l'Ouest. C'est cela Intima.org.

On retrouve le symbole communiste de la faucille et du marteau à différents endroits de la base, mais presque, pourrait-on dire, comme n'importe quel sigle publicitaire ; cela pourrait aussi très bien être une bouteille de Coca-Cola. Es-tce le constat d'une désillusion utopique au profit d'un système mercantile et néolibéral ?

C'est un symbole comme un autre, et en tant que tel, il porte des histoires, des mémoires et des émotions. J'utilise les symboles ready-made et prédéfinis parce qu'ils peuvent raconter tellement, surtout si on les extrait de leurs contextes naturels ou si on les combine à d'autres symboles. C'est ce qui permet de continuer de raconter des histoires. Le symbole communiste est très puissant et peut raconter des millions d'histoires, bonnes ou mauvaises, tristes ou heureuses, avec une belle, ou terrible fin. Je suis personnellement attaché à ce symbole parce que j'ai grandi avec. Oui, c'est vrai que cela aurait pu tout aussi bien être une bouteille de CocaCola, mais c'est juste que CocaCola s'insère dans ce que j'ai déjà mentionné, c'est-à-dire cette catégorie du quotidien : normale, vide, solitaire et ennuyante. C'est pourquoi je préfère les symboles forts. Et je n'ai probablement pas à me forcer pour trouver ce symbole communiste très érotique, comme un fétiche. Il était, et demeure encore, un avatar religieux pour beaucoup de gens.

Tu collectionnes ce que tu trouves sur Internet. Là, je pense plus spécifiquement aux archives que tu utilises et détournes. Les archives historiques comme les enregistrements de discours de Kennedy, des échanges radiodiffusés entre l'espace et la terre, des photographies de cosmonautes, de personnages historiques comme Staline, etc, donnent inévitablement une dimension historique à ton travail.

Pas spécifiquement sur l'imaginaire de la guerre froide. Je ne veux même pas savoir ce qu'a été la guerre froide. Lorsque j'imagine ce que ça a été, cela m'effraie. Dans mes premières pièces, celles auxquelles tu fais probablement référence, je jouais réellement avec les symboles historiques, les personnages et les visuels, mais seulement dans le cas d'une incompréhension et d'une perversité personnelles. Mes pièces récentes, disons celles des deux dernières années, ont tendance à aller dans la direction d'une exploration secrète de l'être humain. Dans l'une de mes dernières pièces S.HTML Security, tu trouveras encore le Manifeste Communiste de Marx et Engel qui est, je pense, l'un des textes les plus passionnants sur l'amour et les désirs, les souhaits secrets et les traumatismes héroïques. Mais c'est ici une référence comparative et conceptuelle à un autre texte, utilisé dans le même projet qui s'intitule Web Whore Manifesto de Tasty Trixie. Tu as donc deux manifestes qui parlent de la même chose, deux temps historiques comprenant les mêmes idées. Il faut admettre que je produis aussi beaucoup de matériaux visuels et sonores, et que je ne détourne pas tant que ça. Les détournements que j'ai pu opérer, consistaient toujours à prendre le matériau pour l'éditer et le modifier plus tard. Comme pour la pensée célèbre de Kennedy : "Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays !", je l'ai changée en : "Ne vous demandez pas ce que vous pouvez faire pour votre pays, demandez-vous ce que votre pays peut faire pour vous !". Il est maintenant possible de l'entendre en fichier audio avec la voix originale de Kennedy mais avec, cette fois, une tout autre signification.

Tu utilises donc les pictogrammes. Dans Baltica, j'en ai relevé une quinzaine que l'on retrouve de façon récurrente dans tes autres pièces (croix, horloge, bande magnétique, arobase, cerf, femme, personne en fauteuil roulant, ordinateur, etc). Est-ce que ces pictogrammes participent à un système signalétique qui élaborerait une fiction dans Intima.org ?

Les pictogrammes sont comme des mots basiques (mère, amour, nourriture, etc…), ils sont à l'écart, directs, basiques et propres comme les premiers mots qu'on apprend lorsque l'on est enfant. Ils nous aident à comprendre les choses que nous ne pourrions jamais comprendre autrement. Bien sûr, ils sont aussi nos outils communicationnels de base. Les pictogrammes représentent bien un système signalétique permettant d'élaborer une fiction dans Intima.org. Comme les panneaux de signalisation, ils sont si simples que nous les aimons et les détestons à la fois. Il n'y a pas de meilleur système que cette confusion rationnelle engendrée par les pictogrammes qui sont originellement destinés à signifier quelque chose de totalement différent. On peut trouver ces icônes absolument partout, à commencer par chaque ordinateur : dans les systèmes d'exploitation, dans l'interface graphique, souvent dans les éditeurs de textes. Ils sont une partie de nos vies, nous les connaissons et les reconnaissons, ils nous sont familiers et ne nous effraient pas. Ils ne représentent pas de danger puisque nous pensons les comprendre. Mais une fois présentés dans un autre contexte, ils deviennent pourtant très dangereux et modifient leurs significations en se conduisant différemment. Nous les laissons à l'intérieur de notre environnement privé et protégé parce que nous pensons pouvoir les contrôler, mais s'ils se séparent de leurs significations usuelles, ils commencent à porter des significations et des histoires imprévues. C'est généralement par cette voie qu'ils nous surprennent. C'est pourquoi je les utilise, pour infiltrer l'esprit et les émotions du visiteur, sur ce que cela peut provoquer intérieurement. Et fantasmer dessus bien sûr…

Est-ce que cela relèverait aussi de la notion d'erreur que tu évoques parfois…

Lorsque je parle de l'erreur, je me réfère au fait que l'art est une erreur dans ce monde. Il fonctionne comme une erreur et possède la même structure. Une erreur est habituellement le résultat de plusieurs séquences logiques et rationnelles de mouvements irrationnels, c'est pourquoi le système se bloque et se crashe. Ce n'est donc pas quelque chose de mystique ou de complètement irrationnel. Une erreur possède une structure précise, une dramaturgie raisonnée. Seule la combinaison de ces actions logiques et rationnelles est irrationnelle, ce qui induit que le résultat n'est pas utile : il constitue une erreur. Et une erreur est toujours dangereuse, nous en avons peur et, en général, nous ne les aimons pas car elles nous dérangent. C'est ainsi que je vois l'art, et plus particulièrement le net.art, car il doit survivre dans l'environnement inamical et hostile d'Internet. Il peut seulement survivre comme une erreur agressive, comme une alternative aux sites Web commerciaux, et peu importe la manière dont cela est soutenu par d'importantes galeries ou de grands musées. Lorsque c'est trop soutenu, ce n'est plus de l'art, cela devient du tourisme comme la Joconde au Louvre.


IV Économie, Problème, Intimité

Il y a un projet sur lequel j'aimerais que l'on s'attarde. Il s'agit de www.problemarket.com.

Comme la base virtuelle d'Intima.org est en dehors du marché et des stratégies commerciales, l'artiste italien des médias Davide Grassi et moi avons décidé de créer une bourse virtuelle pour gérer le vaste, et encore inorganisé, marché des problèmes. Cette bourse est appelée : Problemarket.com - Problem Stock Exchange, et se localise à www.problemarket.com. Ce projet fonctionne comme un réel marché d'échanges, en respectant toutes les règles et lois de la vraie bourse et de la macroéconomie, et avec aussi, des actions pouvant être créées par différentes compagnies ayant une activité dans le secteur des problèmes. Pourquoi les problèmes ? Juste parce que le mot "problème" possède toujours une connotation négative. Personne ne veut avoir de problèmes, mais Davide et moi croyons que les problèmes pimentent quelque peu la vie. Lorsque quelqu'un est confronté à un problème, il doit dépenser de l'énergie afin d'y faire face et le résoudre. Nous considérons donc les problèmes comme des catalyseurs d'énergie. En ce sens, ils ont une valeur et peuvent être placés sur le marché. Le projet a commencé à Ljubljana en 2001, et nous avons ouvert, depuis, plusieurs départements partout en Europe, chacun étant responsable d'une catégorie bien spécifique (département pour les problèmes monétaires à Madrid, artistiques à Frankfort, urbains à Zagreb, liés aux Balkans à Athènes et écologiques à Venise). D'ici à la fin 2004, nous aurons ouvert de nouveaux départements à Helsinki et à Providence (USA) et sans doute, aussi, dans d'autres lieux. Nous ne cherchons pas à résoudre les problèmes, un problème résolu est une catégorie caduque que vous ne pouvez plus placer sur le marché. Et il y a tant de problèmes autour de nous que j'espère bien voir notre affaire prospérer très rapidement.

Peux-tu décrire la direction artistique de tes nouvelles pièces ?

Si elles sont toujours tristes et solitaires, elles sont aussi davantage prévisibles et ennuyeuses (comme SY.SMN SeeYou.SeeMeNot, intimate surveillance : zero tolerance). Elles s'éloignent un peu de la notion de sexe en tant que tel, mais explorent de plus en plus le monde mystérieux des traumatismes et des frustrations individuelles. L'année dernière, j'ai beaucoup travaillé avec des structures sonores interactives (BodySoundNet BSN.F1, no.body_audio network) et des vidéos en basse qualité à composer so-imême comme MomEnt.16 : Orgasmus im Berlin. Cette année, je me concentre sur les réseaux émotionnels mobiles et les émotions radicales. Mes pièces possèdent ce composant émotionnel constitué de vide et d'élargissement des paysages communicationnels comme avec la pièce sonore que j'ai réalisée le mois dernier en Finlande : Ich:3 komme! - nordii eerotik soundscape. Il y a, dans mon travail, de moins en moins de communication mais de plus en plus de questions sans réponses. La présentation des projets tend à changer aussi, avec un abandon du graphisme pour ressembler davantage à une énorme somme de données.

Quelle pourrait être ta définition de l'intimité ?

Je ne suis pas vraiment sûr de pouvoir te la donner, mais pour moi, l'intimité c'est se sentir au chaud et en sécurité. C'est toucher quelqu'un et se réveiller à ses côtés le matin. Avoir un merveilleux dîner avec les amis. Boire du vin rouge. Parler beaucoup. Manger des crêpes et boire du lait. Quelques fois, l'intimité c'est déjà s'asseoir dans la voiture et conduire 1000 km…

© archée, Canada 2003, http://archee.qc.ca Igor Štromajer Intima Virtual Base Virtualna baza Intima Igor Stromajer www.intima.org Igor Štromajer








Ballettikka Internettikka

 
Intima Virtual Base - www.intima.org